• Exhibition
  • Dance
  • Editorial
  • Commissioned
  • Workshop
  • Video
  • About
  • Contact

De la tendresse des complicités 

Julie Crenn 

------------------------------------------------------------------------------------------------------ 

Il a été dit à Laetitia Bica qu’elle n’avait rien à faire dans le domaine de la mode, et de l’image de mode plus spécifiquement. Parce que son corps refuse de s’ajuster à l'étroitesse des normes imposées, elle considère que, justement, elle a tout à y faire. Elle s’inscrit contre “le commerce du complexe qui nous amène à nous détester nous-mêmes.”1 Depuis, elle allie la mode, l’art, le design et la performance pour non seulement tenter d’en finir avec les champs prétendument séparés, mais aussi pour décloisonner l’espace de représentation. Elle agit par réappropriation : des images, des matériaux, des corps, des domaines de compétences, des assignations, des normes, des espaces. L’artiste réalise ainsi des portraits de personnes marginalisées par la pensée dominante, des personnes envisagées comme appartenant à des “minorités”. Pourtant, toutes ces personnes forment une écrasante majorité à l’échelle humaine. Ielles sont les acteurices d'un écosystème sans limite où chacun.e peut exister selon ses choix, ses affirmations, ses vulnérabilités. Les corps sont coeur de ces relations complices. Par extension, le vêtement et plus largement les matériaux textiles y trouvent une place importante. 

Lors de sa résidence à TAMAT à Tournai, Laetitia Bica expérimente d’une manière plurielle le transfert de ses photographies à la surface de textiles aux multiples propriétés. “L’image devient matière.” Elle travaille le pli, le drapé, la forme (ou l’informe), les mouvements, les lumières. L’artiste affectionne la fluidité, la sensualité de ces matériaux légers qui permettent une métamorphose constante des images. Ainsi, elle choisit de travailler des plages de voiles en mousseline qu’elle envisage comme des peaux, des corps spectraux, des présences sensibles. Elle les 

1 Les citations de l’artiste sont extraites d’une conversation réalisée le 19 juin 2025. 

dédouble pour générer des mutations, pour accentuer aussi une monstruosité désirable des corps. Les oeuvres souples incarnent la notion de vivant chère à l’artiste. En effet, avant d'être des individus rangés dans les catégories et les standards qui limitent nos imaginaires, nous sommes avant tout des vivant.es, humain.es et non humain.es. Laetitia Bica tend d’ailleurs à étendre sa réflexion aux relations interespèces, aux hybridations, aux coexistences et aux interdépendances. Ses oeuvres véhiculent ainsi une performativité créatrice de complicités présentes, visibles et invisibles. Avec la conscience que “des existences dissidentes dérangent”, l’artiste s’immerge dans ce qui fait commun, dans la cocréation, la tendresse, l’écoute et la joie. Le philosophe Paul B. Preciado dit : “tout est une question d’énergie. La joie s’apprend aussi. La joie c’est une technologie de vie. Et aussi, la joie est une technique de résistance. [...] C’est là que l’art est fondamental pour moi, en tant que rempart à la tristesse. Parce que l’art, c’est toujours une stratégie de la joie.”2 Dans une perspective aussi émotionnelle que militante, Laetitia Bica fabrique un espace collectif de représentation réjouissant, libre, choisi, fier et décomplexé. 

2 BAZIN, Appoline. Entretien avec Paul B. Preciado. Manifesto.XXI, 29 juin 2020. 

Related galleries

COME AS YOU ARE

DISPERSION

CREAM

Altère mon ego

COMMON LAND

RHIZOME

zombie nation